Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

L'Homme qui souriait, roman
21,30
par
2 mars 2021

Nous avions laissé Kurt en fâcheuse posture après son enquête en lien avec l'Afrique du Sud (La lionne blanche). Il a sombré dans une dépression profonde et peine, un an après, à reprendre pied jusqu'à se demander s'il reste flic. Comme souvent avec lui, c'est un événement qui lui fera prendre une décision en quelques secondes. Et il va mener cette quatrième enquête avec fougue. J'avoue que j'avais un peu oublié ce tome, seules les circonstances de la mort du vieil avocat me restaient en mémoire. Sans doute, parce que Henning Mankell, contrairement à ses autres romans policiers, ne parle pas beaucoup de ses thèmes favoris, le racisme, le changement de la société suédoise et mondiale... Il nous plonge davantage dans les tourments de Kurt et dans le monde de la finance et des puissants de ce monde prêts à tout pour l'être encore un peu plus. "Je te parle du monde mystérieux des politiciens. Où derrière les interminables parlottes on ne fait que passer au tamis les moustiques en avalant des chameaux. Où chacun va se coucher le soir en priant pour que le lendemain il soit possible de transformer l'eau en vin." (p. 244/245)

C'est aussi dans ce roman qu'apparaît une nouvelle collègue de Kurt, la première femme flic, Ann-Britt Höglund, qui va se révéler très douée et précieuse pour dénouer les fils de cette enquête particulièrement tortueuse. Quatre cents pages -écrites en 1994 pour une action qui se déroule l'année précédente et traduites par l'excellente Anna Gibson plus de dix ans après- qui montrent le travail méthodique, fastidieux et long des policiers qui cherchent un fil et le déroulent jusqu'au bout quand bien même il ne mène nulle part. Wallander ne tape jamais au hasard, lorsqu'il se forge une conviction, c'est qu'il a éliminé toutes les autres possibilités par ce travail. C'est un flic inépuisable, opiniâtre, qui ne lâche jamais et qu'on ne lâche pas nous non plus.

Dossiers froids (PF)

Patrick FOUILLARD

Éditions Ouest-France

9,90
par
2 mars 2021

Naissance -si je puis dire puisqu'il part à la retraite- d'un nouvel enquêteur en la personne du sympathique Isidore Lune. Je ne sais pas s'il reviendra mais il m'a bien plu. C'est un mélange de Hercule Poirot et Maigret pour cette espèce de nonchalance, de tranquillité, l'humilité -qui n'est pas la qualité principale du premier nommé- en sus. C'est un homme calme et réservé qui laisse traîner ses oreilles et fait tourner ses méninges très vite. Son principal souci est que parmi tous les gens qu'il a côtoyés pendant presque toute sa vie figure le présumé coupable et qu'il pourrait lui donner des informations sans le vouloir. Imaginez, pour ceux qui ont la chance d'habiter une petite ville, qu'après avoir exercé une fonction vous amenant à côtoyer quasiment tous ses habitants vous soyez maintenant contraint de les suspecter tous de probables crimes sur enfants ! Position peu enviable.

C'est vraiment un polar très plaisant, lent mais pas long ni ennuyeux. Lune est homme à chats puisque Bastet et Isis, deux adorables petites félines l'attendent tous les soirs. Il est fidèle en amitié, solide. Un homme ordinaire qui n'aura pas besoin d'artifices ni de courses poursuites -il roule en 2CV Charleston jaune et noire- ni de menaces violentes. Pas de sang, une histoire qui se déroule dans la Bretagne du Nord, ni belle ni vilaine, la Bretagne ordinaire, peuplée de gens qu'on peut croiser quotidiennement et qui tentent de maintenir leur petite ville à flot malgré l'exode les plus jeunes vers des cités plus grandes. Tout est sur ce tempo, réaliste, tranquille et tout fonctionne à merveille, une sorte de bulle pour souffler dans un monde qui va toujours plus vite.

Les cinq de Cambridge

Olivier Neuray, Valérie Lemaire

Casterman

29,00
par
15 février 2021

Cette imposante bande dessinée est l'intégrale des trois tomes parus à partir de 2015 : Trinity, 54 Broadway et Les étangs du patriarche, tous scénarisés par Valérie Lemaire et dessinés par Olivier Neuray. Incroyablement documentée, cette histoire vraie est parfois difficile à suivre, ce qui est souvent le cas des histoires d'espionnage, entre les agents doubles et les autres, mais elle reste passionnante. L'espionnage est bien sûr son coeur, mais elle aborde également les raisons qui poussent à agir comme tel : une certaine envie de justice et de société plus juste : dans les années 30, Staline apparaît comme le seul à pouvoir repousser le fascisme, l'Angleterre et la France se rapprochant de Hitler ; Staline est le seul à soutenir officiellement les Espagnols en lutte contre Franco. Elle parle aussi de la bonne société anglaise qui méprise les homosexuels (deux des cinq espions le sont) et prête à tout pour garder ses privilèges. Soyons clairs, on se retrouve davantage dans John Le Carré que dans OSS 117, je précise pour éviter les amateurs d'humour anglais. Not here.

L'histoire est ainsi construite que c'est Anthony Blunt qui la raconte à deux témoins en 1979 après que la première ministre de l'époque, Mme Thatcher, l'a donné en pâture aux journalistes, en contre-feu, pour pouvoir agir à sa guise économiquement et brutaliser les ouvriers.

Le dessin d'Olivier Neuray est rigoureux, précis et minutieux, il colle parfaitement aux faits et aux lieux de l'époque. Bande dessinée historico-politique, d'espionnage de très grande qualité.

Les mensonges du Sewol, Roman
par
15 février 2021

Kim Takhwan part de cette tragédie réelle et s'intéresse au rôle des plongeurs professionnels qu'on a appelé quatre jours après le drame, non pas pour retrouver des survivants mais pour remonter les corps des disparus. La gestion des secours fut un véritable fiasco : les autorités promettant des sauveteurs et n'en envoyant pas, ou trop tard et dans des conditions exécrables. En juillet 2014, le responsable des plongeurs qui n'a pu qu'appliquer des consignes inadaptées et accusé d'homicide involontaire à la suite du décès d'un plongeur.

Ce roman est une longue lettre d'un plongeur adressée au juge. Cet homme, Na Kyong-su est un personnage fictif, librement inspiré d'un vrai plongeur avec lequel l'écrivain a noué une relation amicale après le drame. En forme de lettre envoyée au juge pour décrire les conditions de travail, les conséquences terribles de ces plongeons répétés sur la santé des sauveteurs.

C'est un roman fort qui, malgré quelques longueurs et répétitions, cible le manque de réactivité des autorités sud-coréennes devant l'ampleur du drame et la volonté d'icelles d'allumer un nouveau feu en accusant un homme pour mieux tenter de se disculper. Contrairement à la littérature asiatique parfois très imagée, ce livre est direct, clair. On est presque dans un récit journalistique, un rapport des activités et des conséquences de celles-ci sur les hommes. Prenant de bout en bout.

Parias

Sabine Wespieser Éditeur

18,00
par
15 février 2021

Qu'il est beau ce texte. Le père, dans une langue belle, écrit son amour inconsidéré pour la jeune femme qu'il rencontre. Prêt à tout pour la conquérir et la garder, quitte à se mettre les deux familles à dos. Il y parle poésie, lui le nomade qui a renoncé à la vie de ses ancêtres pour s'installer en ville. Mais vite, il aborde la difficile mixité sociale, l'amour qui s'effiloche, l'obligation d'éloignement pour le travail qui sépare les corps et les cœurs.

"Moi, je n'ai jamais su atteindre les côtes dont je rêvais pourtant. Je voulais aller là où vous étiez, toi et les enfants, me baigner chaque jour de la calme sérénité des moments tranquilles, connaître le langage de tous les jours, les habitudes de chaque instant, les rires, les fâcheries, les petites joies et les petites peines, je ne demandais rien que cela, le bonheur des gens modestes, et je ne l'ai même pas eu." (p.154/155)

Le passé simple donne à la lettre du père une classe et un charmes désuet, comme s'il pouvait enfin écrire à sa bien-aimée tout ce qu'il n'a pas pu lui dire. C'est beau, tout simplement.

A l'inverse, le récit du fils est beaucoup plus oral, c'est un pré-ado qui s'exprime. Le calme, la force et le désespoir du père en sont renforcés. Élevé par un ami, il traîne dans les rues du PK7, se bagarre, chaparde, ce qui lui évite de trop penser aux disparus, sa mère et son père qui refuse qu'il vienne le voir à la prison ainsi que sa petite sœur, Malika, recueillie par un oncle qui refuse de le voir. C'est un récit plus direct, plus naïf qui en écho à celui du père permet de comprendre la globalité de leur histoire familiale.

J'ai déjà lu Beyrouk et son formidable Le griot de l'émir. De nouveau, je suis séduit par son livre, son écriture, la finesse, l'élégance et la beauté d'icelle.