Les doigts rouges

Les doigts rouges

Keigo Higashino

Actes Sud

  • 11 février 2020

    Avec une femme autoritaire, un fils accro aux jeux vidéo et une mère atteinte de démence sénile, le foyer d'Akio Maehara n'est pas exactement le havre de paix que tout salaryman est en droit d'espérant en quittant son travail. Aussi l'homme a tendance à s'attarder au bureau et à terminer sa journée dans un bar avant d'affronter le pénible retour à la maison. Pourtant, quand un soir, son épouse l'appelle presqu'en larmes pour lui demander de rentrer le plus vite possible, Akio s'exécute, inquiet de cette attitude inhabituelle. Chez lui, il découvre, horrifié, le cadavre d'une petite fille dans son jardin. Alors qu'il veut appeler la police, sa femme l'en empêche, prête à tout pour protéger le meurtrier qui n'est autre que leur fils. Convaincu par ses arguments, il se débarrasse du corps et élabore un plan pour tromper la police. Mais l'inspecteur Kyôchirô Kaga n'est pas homme à s'en laisser conter. Doté d'un flair infaillible et d'un sens inné de l'observation, il focalise son enquête sur la famille Maehara, sous l'oeil admiratif de son cousin, nouvelle recrue de la police métropolitaine de Tokyo. Les deux hommes ne sont pas proches et si Matsumiya reconnaît les qualités de policier de son cousin, il ne peut s'empêcher de lui en vouloir de ne pas rendre visite à son père qui se meurt seul dans un hôpital.

    Plutôt habitué aux pavés, Keigo Higashino est ici plus concentré. Plus concentré sur le sujet central de son polar : la famille japonaise et sa déliquescence.
    L'enfant-roi n'a aucun sens des responsabilités et se décharge entièrement sur ses parents qui doivent gérer ses erreurs. Lui, passe son temps devant un écran et ne communique que pour réclamer à manger. Habitué à recevoir sans jamais donner, à voir ses moindres désirs comblés, il se met en rage à la moindre contrariété et ne connaît ni la gratitude ni le respect. La mère ne vit que pour son enfant, le couve, le protège, devance ses désirs, excuse ses faux pas. Le père est tout juste bon à faire bouillir la marmite. Il ne prend aucune décision, s'efface derrière le caractère affirmé de sa femme. Quant à sa propre mère, elle n'est qu'un fardeau. Le modèle qui voulait que les enfants s'occupent de leurs parents avec déférence est piétiné par l'envie d'être libre, de vivre sa vie sans s'encombrer d'un parent vieillissant et source potentielle de conflits dans le couple. On frémit d'horreur en côtoyant cette famille qui perd tout sens des valeurs, confrontés à un fils qu'ils aiment mais qu'ils ont fini par craindre. Leur plan pour le sauver est mis à mal par un policier suffisamment expérimenté et observateur pour voir derrière les apparences, débusquer les petits secrets et décortiquer la psychologie de ses suspects.
    S'il n'y aucun suspense, aucune effusion de sang ou course poursuite haletante, la tension est bel et bien palpable tout au long de ce roman qui comme tous les précédents est complexe, passionnant et donne à réfléchir. Chez Hishigano, rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Et c'est le cas ici aussi. Car même si les Maehara semblent odieux de prime abord, ils n'en sont pas moins humains, partagés entre dégoût et amour, et on s'attriste de les voir se débattre dans leurs mensonges, leurs vaines tentatives pour sauver les apparences, leur désir viscéral de protéger leur fils et son avenir. Alors odieux oui, mais jusqu'où est-on prêt à aller pour sauver la chair de sa chair ? A méditer.